Olivier Besancenot : "Il manque une bonne grève générale dans ce pays"
Un entretien d'une demi-heure mené par un journaliste de l'Humanité dans une émission en direct, avec les réactions d'un chat, le matin du samedi 17 octobre 2026, avant la journée de mobilisation contre la vie chère ; Louis Boyard était l'invité précédent. Le ton est complice, le journaliste partage souvent les analyses de son invité. On y parle moins de l'actualité que de stratégie : les leçons des mouvements passés, l'auto-organisation, la grève générale, l'extrême droite. Seules les réponses d'Olivier Besancenot sont analysées. Ses propos du 6 octobre sur France 5, publiés par le NPA, font l'objet d'une analyse séparée ; on ne reprend pas ici ce qu'il y disait déjà.
Il reconnaît la part d'« infantilisation et de paternalisme » dans la réaction du gouvernement, mais y voit surtout un symptôme. L'indice qu'il retient : des établissements « traditionnellement bourgeois », Assas et HEC, bloqués par solidarité, dont il dit n'avoir aucun précédent en mémoire. Quand même ces milieux bougent, l'aveuglement du pouvoir n'est plus une erreur de lecture, c'est la crise elle-même.
« quand tu as une crise politique, c'est le principe de la crise politique, c'est qu'ils ne voient pas en effet ou ils comprennent pas ou ils font semblant de pas comprendre »
Il a connu l'enthousiasme dans bien des mouvements — décembre 1995, parti d'une grève étudiante, reste sa référence. La différence tient au moment : on a appris à « s'arrêter au stop », et une génération prend le « sens interdit » en pleine période dure, et en pleine période électorale, quand les appareils demandent d'habitude de tout mettre en pause.
« ça va tellement à contre-courant de l'évolution politique du moment qui est une évolution mondiale vers des vents mauvais vers les réactions vers une forme de fascisation »
Il en donne deux exemples. La réforme des retraites de 2023, perdue après des mois de mobilisation, aurait dû valoir « 10 ou 15 ans de recul » ; le mouvement repart trois ans plus tard. Et des lycéens de quartier, porte de la Chapelle, chantent la Marseillaise en entier face aux forces de l'ordre : un « fil invisible » les relie aux révolutions passées. Décembre 1995, vécu comme une défaite à la reprise du travail, s'est relu plus tard comme un blocage du gouvernement.
« même quand il y a des défaites, ça part jamais dans le sable. Il y a quelque chose qui est dans les nappes phréatiques de la mémoire collective »
Besancenot reprend au philosophe Daniel Bensaïd, figure de la Ligue communiste révolutionnaire, une notion stratégique : l'accélération des luttes ne se traduit pas mécaniquement dans les urnes. D'où sa mise en garde, à six mois de la présidentielle : « tu peux avoir des grandes luttes, des grandes mobilisations et malgré tout, l'extrême droite au pouvoir ». La question de la traduction politique du mouvement reste ouverte, et il le dit.
« le temps social n'est pas forcément raccord avec le temps politique. Le temps de la lutte de classe qui s'accélère et le temps politique qui est plus lent. Et le but du jeu, c'est d'essayer de faire une synthèse entre tout ça. »
Interrogé sur la formule du député insoumis, l'ancien porte-parole de la LCR tempère. Il cite la définition de Lénine — une situation révolutionnaire suppose que ceux d'en bas ne veulent plus et que ceux d'en haut ne peuvent plus gouverner — et le MIR chilien, qui a qualifié de « pré-révolutionnaires » les années de l'Unité populaire, de 1970 à 1973. Pour lui, le compte n'y est pas encore, ni en ampleur ni en coordination.
« évidemment, on peut se dire on en prend le chemin, mais en même temps, on en est pas là. Donc le problème c'est que c'est pas de se gargariser de mots et de formules, c'est d'être autant qu'on peut à la hauteur de nos responsabilités. »
Pour qu'un mouvement tienne, il doit « se contrôler de lui-même » : c'est l'auto-organisation, par des assemblées générales et des coordinations, comme chez les infirmières et les cheminots à la fin des années 1980 ou en 1995. Il mesure la perte à son expérience de postier : 1 200 personnes à la bourse du travail de Gennevilliers en 2003, 150 aujourd'hui. Le temps d'« accepter de douter ensemble » est pour lui un « germe de démocratie ».
« Donc tout se règle pas sur des boucles WhatsApp. Tout se règle pas à base de coups de téléphone. À un moment, le présentiel, il est important »
Gilets jaunes, collectifs de quartier, lycéens, syndicats et partis doivent se coordonner « à pied d'égalité ». Il défend l'indépendance syndicale, héritée du refus d'être la « courroie de transmission » des partis, mais rappelle qu'elle n'empêche pas les moments communs : la CGT a signé le programme du Rassemblement populaire de janvier 1936, après les mobilisations antifascistes de 1934. Il appelle aussi à « faire tribune commune » même entre partis qui ne soutiennent pas le même candidat.
« tu peux pas y avoir peut pas y avoir de rapport de subordination entre les uns et les autres. »
Il appuie la nécessité de la grève sur deux précédents. Mai 68 reste bien la plus grande grève de l'histoire du pays ; les « 10 millions de grévistes » en sont l'estimation haute, d'autres comptages donnant 7 à 9 millions au pic de fin mai. Les « 2 millions de grévistes avec occupation d'usine » de juin 1936 sont l'ordre de grandeur couramment retenu. Dans les deux cas, dit-il, c'est l'arrêt du travail qui a fait dire aux possédants « on est en train de tout perdre ».
« Moi je pense qu'il manque une bonne vieille grève générale dans ce pays, je continue à le penser. Mais derrière grève générale il y a aussi l'imaginaire, il y a aussi la force de ce qu'on y met »
C'est le cœur de son argument pour la grève générale : la victoire électorale ne suffit pas, parce que les moyens de production restent entre d'autres mains. D'où la question de la « propriété publique » et de la « propriété collective », qu'il présente non comme une surenchère de révolutionnaire mais comme « l'analyse froide et lucide de toutes les expériences du passé ».
« le gouvernement de gauche quand il va arriver au pouvoir, il aura pas vraiment le pouvoir. Il aura le pouvoir politique et en partie encore. Le pouvoir économique, il l'aura toujours pas entre les mains. »
À l'objection d'une société d'auto-entrepreneurs, il oppose les « 25 millions de salariés » du pays et le salariat déguisé des plateformes, que des chauffeurs VTC ont fait requalifier ; la Cour de cassation l'a fait pour un chauffeur Uber en mars 2020. Ce qui manque, dit-il, c'est la conscience de classe, défaite par quarante ans d'offensive libérale et la décomposition des organisations ouvrières.
« Moi je pense que quand même le grand sujet d'émancipation ça reste le salariat. Et ce qui nous manque en revanche, c'est ce que tu dis, c'est la conscience collective de l'être et d'exister en tant que tel. »
Le journaliste relève que, pour une fois, le mouvement n'est pas une réaction à une loi. Besancenot acquiesce : derrière lui, une revendication de répartition égalitaire des richesses, et un « déclic » comparable au conte du roi nu, où tout le monde voit soudain ce qui crevait les yeux. Il en tire une consigne pour la gauche sociale et politique : « on peut pas louper ce rendez-vous-là ».
« ça fait 40 ans qu'on t'explique qu'il faut serrer la ceinture puis là tout à coup tu as des jeunes qui disent bah en fait ouais et c'est vous qui allez vous la serrer quoi »
La veille, Jordan Bardella s'était dit « extrêmement inquiet » d'une journée qui ne serait pas celle de « la France du travail » mais, « sous couvert de revendications légitimes », celle de « la France du chaos » (AFP). Besancenot y lit une occasion politique : le RN, seul camp que la crise épargnait jusque-là, se découvre du côté de l'ordre contre un mouvement social, et pourrait s'y diviser.
« je me souviens qu'au moment des gilets jaunes, au début, ils avaient quand même accompagné euh parce qu'ils se sentaient obligés de le faire. Et là, c'est symptomatique du fait que dès le départ, c'est niet, c'est non. »