COMMENT DIVISER POUR MIEUX RÉGNER ?
Un épisode de vingt-huit minutes de « Corporate », série satirique de Blast écrite et réalisée par Benjamin Patinaud (Bolchegeek) et Le Fils de pub, publié le 14 octobre 2026. Les deux auteurs y jouent les formateurs d'une entreprise fictive de biscuits apéritifs et conseillent aux patrons, au second degré, de diviser leurs salariés : hiérarchie, mise en concurrence, intérim, sexisme, racisme. Chaque conseil se lit donc à l'envers ; les cartes restituent la thèse au premier degré, qui est la dénonciation de ces mécanismes. La vidéo s'appuie, selon son générique, sur les travaux d'Anthony Galluzzo. Le transcript contient aussi des archives télévisées et des textes lus (une note militaire de 1915, une lettre de Karl Marx), sans marque qui les distingue.
La vidéo décrit la « division verticale » du travail : la direction qui fixe les objectifs, les « gens de la méthode » qui organisent la production, l'encadrement qui surveille, la production qui applique. Elle insiste sur sa traduction matérielle — étages, salles de pause, cantines et vêtements séparés —, qui fait des petits chefs le seul pont entre deux mondes qui ne se croisent plus.
« Ce qu'il faut comprendre, c'est que sous le bullshit, tout ça c'est pas juste un organigramme sur un mur, c'est des relations de subordination et de pouvoir concrètes. »
Primes, heures supplémentaires et congés à distribuer leur donnent prise sur leurs anciens collègues et les attachent à la hiérarchie qui les a promus. Selon la vidéo, ils servent aussi de fusible : en cas de colère des salariés, la direction peut les renvoyer en leur faisant porter des problèmes qu'elle a elle-même créés.
« La clé, c'est que ruisselle comme ça un peu du pouvoir patronal jusqu'à ces petits managers qui s'élèveront ainsi au-dessus de la chaîne de production pour devenir des ouvriers en cols blancs. »
Les intérimaires font le même travail sans être reconnus comme membres de l'équipe, et héritent des tâches les plus lourdes. La vidéo y voit un double effet : ils peuvent difficilement se défendre, et leur sort fait apprécier aux salariés en CDI une protection qu'ils craignent dès lors de perdre. Les évaluations individuelles, primes et promesses de CDI prolongent la même logique jusqu'à chaque poste.
« il sera de fait bien compliqué pour ces travailleurs de passage de se révolter s'ils le souhaitent. Déjà parce que il est bien plus facile de s'en débarrasser, mais aussi parce que ils pourront que difficilement emporter avec eux l'adhésion des permanents qui tiennent à leur statut plus protégé, les rapprochant au contraire de la direction. »
Dans le privé, le revenu salarial annuel moyen des femmes est inférieur de 21,8 % à celui des hommes en 2024, et de 14 % à temps de travail égal (Insee Focus n° 377, février 2026). L'écart tient en grande partie au temps partiel et à l'accès aux postes : les femmes occupent 42 % des emplois mais 24 % du centile le mieux payé. À poste égal dans le même établissement, il reste 3,6 %. La vidéo décrit bien un effet de structure, et pas un écart de salaire à poste identique.
« en l'occurrence les femmes, aux salaires tendanciellement plus bas, aux conditions plus précaires, avec plus de temps partiel, aux avancements de carrière plus empêchés. Bref, une main d'œuvre meilleur marché. »
Le sketch précédent le démontre : on réserve aux femmes la décoration des biscuits parce qu'elle demanderait de la délicatesse, et aux hommes un autre poste tout aussi précis parce qu'il demanderait du sang-froid. La preuve avancée dans les deux cas est qu'il n'y a qu'eux à ces postes. Pour la vidéo, ce qui passe pour une aptitude naturelle est le produit de l'éducation et des normes, et l'entreprise s'en sert sans avoir à le décider.
« Vous voyez, c'est ça qui est dingue avec l'essentialisation. C'est acquis de manière presque inconsciente et pourtant c'est à géométrie variable, adaptable selon nos intérêts. »
Les hommes, majoritaires dans l'encadrement, reproduisent les hiérarchies parce qu'ils en tirent des contrats, des tâches et une autorité meilleurs. Les femmes les perçoivent alors, du sexisme ordinaire à la fiche de paie, comme une partie de leur problème plutôt que comme des camarades. La vidéo note que ces divisions traversent jusqu'aux syndicats, qui s'en trouvent affaiblis.
« On veut pas seulement mettre en place deux groupes, on veut mettre en place un groupe qui en retire quelques avantages et qui sera donc susceptible de vouloir les entretenir et les conserver. »
Italiens et Portugais, puis travailleurs d'Europe de l'Est et des anciennes colonies en France, vagues successives aux États-Unis : chaque nouveau groupe hérite des tâches subalternes, et, en cas de licenciements ou de grève, des griefs des autres. La vidéo reprend la formule du sociologue Stuart Hall, pour qui la race est la modalité par laquelle la classe est vécue, et rappelle que les organisations ouvrières ont dû apprendre à intégrer ces groupes plutôt qu'à les tenir à l'écart.
« La racialisation nous fournit donc à la fois une main d'œuvre exploitable à bas coût et un bouc émissaire qui sert de fusible et de moyen de pression sur les autres. »
La note décrit les Indochinois comme « doux et soumis », bons pour les travaux d'adresse, et le Marocain comme employable seulement en manœuvre. L'historien Laurent Dornel a montré que les circulaires et notes officielles sur la main-d'œuvre coloniale de la Grande Guerre reprenaient ces stéréotypes raciaux ; la note précise que lit la vidéo n'a pas été retrouvée en ligne pour cette analyse.
« Le général français Pierre Famin, directeur des troupes coloniales au ministère de la guerre, rédige en 1915 une note où il édicte un certain nombre de consignes relatives à la gestion de la main-d'œuvre coloniale. »
Le passage vient de la lettre de Karl Marx à Sigfrid Meyer et August Vogt du 9 avril 1870, qui compare l'attitude de l'ouvrier anglais envers l'Irlandais à celle des « Blancs pauvres » envers les Noirs dans les anciens États esclavagistes. La vidéo s'en sert pour montrer que la mise en concurrence des travailleurs par l'origine était déjà analysée au XIXe siècle.
« Chaque centre industriel et commercial d'Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles, les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. »
Sortant du second degré, les auteurs étendent leur propos à la politique : les responsables qui servent « les intérêts d'une minorité de puissants » ont, comme le management, besoin de diviser, et misent beaucoup sur ces divisions en période électorale. Ils ne nomment personne. Leur réponse est l'unité, qui suppose de ne laisser personne de côté.
« C'est pas le féminisme qui divise la lutte, c'est le patriarcat. C'est pas l'immigration qui divise la classe ouvrière, c'est le racisme. »