RETRAITES : DÉCRYPTAGE DES ARGUMENTS D’EMMANUEL MACRON
Une émission économique de Blast de vingt-six minutes, publiée le 28 mars 2023, une semaine après l'entretien télévisé du 22 mars où Emmanuel Macron défendait sa réforme des retraites, adoptée par le 49.3. La journaliste Salomé Saqué y soumet les arguments du président à l'économiste Michaël Zemmour, maître de conférences à l'université Paris 1 et spécialiste de la protection sociale. Les propos d'Emmanuel Macron sont des extraits de l'entretien insérés dans l'émission ; les analyses sont celles de l'invité.
Une personne qui devait partir en octobre 2023 partirait en 2024, et la génération 1968 attendrait 64 ans. L'économiste l'oppose à la réforme Balladur de 1993, aussi lourde mais étalée sur une quarantaine d'années, et la rapproche de celle de 2010, qui avait fait passer l'âge de 60 à 62 ans en quelques années.
« les mesures qui sont contenues dans la réforme sont des mesures importantes relativement brutales et rapides surtout dans leur mise en oeuvre c'est-à-dire que le gouvernement a choisi de faire des économies rapidement en décalant les départs à la retraite »
Les ouvriers et employés, qui ont fait moins d'études, étaient les plus nombreux à pouvoir partir à 62 ou 63 ans : c'est leur âge de départ que la réforme déplace. Un diplômé entré tard sur le marché du travail atteignait déjà 64 ans avant d'avoir ses annuités.
« le profil type qui va le plus supporter ce décalage c'est plutôt les femmes qui ont une carrière et des enfants qui est déjà un profil qui a aujourd'hui des droits à la retraite mais un niveau de retraite plus faible que les hommes en moyenne »
C'est le revers du gain d'emploi attendu d'un report : une partie des personnes qui ne partent pas en retraite ne restent pas en emploi, elles passent par le chômage ou l'invalidité, ce qui reporte une partie de la dépense sur d'autres caisses.
« on a une allongement de la période de chômage entre 60 et 62 ans qui est consécutif à la précédente réforme et il sait pas encore résorbé donc si aujourd'hui on passe une retraite à 64 ans on risque d'avoir un allongement encore supplémentaire du chômage des seniors »
Le président répète que la réforme ne lui fait pas plaisir mais qu'elle est nécessaire. Pour l'économiste, elle l'est seulement dans la feuille de route qu'il s'est donnée : baisse des impôts de production et des impôts sur les sociétés, suppression de la taxe d'habitation, puis économies pour compenser. C'est un choix politique, pas une contrainte du système de retraite.
« dans sa stratégie économique il y a l'idée de baisser les impôts qui a été largement fait lors du précédent quinquennat [...] et en contrepartie le gouvernement table sur des économies en dépense publique qui inclut les retraites »
Les réformes des retraites reviennent tous les cinq ans environ, rappelle-t-il, et elles disposent de trois leviers : le niveau des pensions, le financement et l'âge. Le gouvernement a tout mis sur l'âge, et rien n'obligeait à commencer dès septembre 2023.
« là où par contre son propos à mon avis est excessif c'est d'une part dans la dramatisation il faut faire cette réforme tout de suite et celle là absolument ou c'est la crise c'est pas vrai ni du point de vue des retraites ni du point de vue des finances publiques »
Le président reconnaît que des éboueurs ou des ouvriers de l'agroalimentaire ont « le dos cassé » bien avant 62 ans. Selon l'économiste, le compte pénibilité ne fait partir de façon anticipée qu'environ 10 000 personnes par an, et la loi décale ce départ anticipé de deux ans : la promesse ne concernera, au mieux, que ceux qui ont moins de 50 ans.
« globalement on passe complètement à côté de cet enjeu et le fait d'en parler il y a un côté alibi »
Le gain réel, selon lui, vient de la revalorisation de la prime d'activité de 2019, un complément qui n'est pas du salaire et qui baisse ou disparaît quand on vit avec quelqu'un qui travaille. Le SMIC, sans coup de pouce depuis celui, minime, de 2012, avait décroché des autres salaires et ne les rattrape que parce qu'ils baissent en termes réels.
« le SMIC a augmenté beaucoup mais c'est beaucoup en conséquence de l'inflation donc le pouvoir d'achat au niveau du SMIC récemment n'a pas augmenté »
Macron justifiait l'effort demandé en invoquant des gens qui « ne travaillent jamais » et ont « quasiment la même vie ». L'économiste répond que les plus modestes partent déjà à 67 ans ou en invalidité : ce sont les ouvriers et employés à carrière complète que la réforme décale. Mettre les modestes face à face, dit-il, est « une technique assez connue dans le discours ».
« l'opposition entre ceux qui auraient travaillé beaucoup et ceux qui n'ont pas travaillé c'est vraiment une formule à l'emporte-pièce qui vise beaucoup à stigmatiser d'abord les personnes qui ont moins travaillé durant leur carrière »
Au 1er janvier 2023, l'allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa) était de 961 € par mois pour une personne seule et de 1 492 € pour un couple, sous condition de ressources du foyer : vivre avec un retraité peut en priver. Elle s'ouvre à 65 ans, plus tôt seulement en cas d'inaptitude ou de handicap. L'ordre de grandeur et l'âge donnés par l'économiste sont justes, le montant d'une personne seule un peu sous-estimé.
« le minimum vieillesse il est un montant faible il est de l'ordre de 900 euros pour une personne seule ou 1500 euros pour un couple »
Répondant à la « contribution exceptionnelle » sur les entreprises qui rachètent leurs actions, annoncée par le président sans détail, l'économiste juge normal de taxer les superprofits mais rappelle que primes, intéressement et participation ne cotisent pas et ne comptent pas dans le calcul des droits.
« quand vous augmentez les salaires ça perdure dans le temps c'est-à-dire que l'année suivante on ne peut pas vous le retirer et la deuxième chose c'est que les salaires comptent pour la retraite et pour le chômage »
Le rapport du COR de septembre 2022 projette une part des retraites dans le PIB stable ou en baisse à long terme, et un déficit compris, selon son président, entre 0 et 0,5 point de PIB vers 2030. Son président, Pierre-Louis Bras, l'a dit devant les députés en janvier 2023 : les dépenses « ne dérapent pas ». Le COR note aussi le revers : la stabilité se paie d'une baisse du niveau de vie relatif des retraités. Le déficit est réel, mais il laissait le choix des leviers.
« ce que nous dit le rapport du Conseil d'orientation des retraites c'est que les dépenses de retraite sont plutôt stabilisées voire même en baisse un moyen terme »