Je réagis sur LCI à la journée de mobilisation de masse du 17 octobre
Éric Coquerel, député de La France insoumise et président de la commission des finances de l'Assemblée, était l'invité de la matinale de LCI le lendemain de la journée du samedi 17 octobre 2026 contre la vie chère, qu'il avait passée dans le cortège parisien aux côtés de Jean-Luc Mélenchon. Le plateau l'interroge d'abord sur les violences et les pillages ; il veut parler de la mobilisation et du maintien de l'ordre. L'échange est très haché : les journalistes l'interrompent souvent, et un consultant police-justice de la chaîne intervient vers la treizième minute. Seules les réponses de Coquerel sont analysées.
Sommé d'entrée de distinguer manifestants et casseurs, il refuse que la journée soit lue par ses images de violence. Le rappel historique est exact : la nuit des barricades du 10 au 11 mai 1968, au Quartier latin, précède de deux jours la grève générale du 13 mai. Il en tire que la casse est un symptôme de la colère, pas le récit de la journée.
« C'est comme si en fait on avait traité la nuit du 10 mai uniquement à travers les dégâts occasionnés dans Paris et qu'on avait ignoré que tout ça était l'expression d'une colère, d'une révolte qui après a déclenché une grève générale. »
La veille, le renseignement territorial prévoyait 50 000 à 100 000 manifestants hors de l'Île-de-France et 20 000 à 40 000 à Paris (L'Express, 16/10/2026). Le soir, le ministère de l'Intérieur en a compté 550 000, dont 110 000 à Paris, et les organisateurs 800 000 : sa fourchette est la bonne. « Presque 10 fois plus » ne vaut qu'en rapprochant le chiffre des organisateurs du bas de la prévision ; avec le chiffre du ministère, c'est quatre à huit fois plus.
« le gouvernement pensait qu'il y aurait 100000 personnes. Il y en a 800000 presque 10 fois plus dans toute la France. Entre 500 et 800000 selon les chiffres. »
Le 16 octobre sur France 2, Laurent Nuñez a annoncé que les grenades assourdissantes pourraient de nouveau servir en cas de « violences urbaines extrêmement graves », et « tous les types d'armes intermédiaires » dans un « contexte extrêmement dégradé » (L'Express). L'usage avait été suspendu après qu'un lycéen de 15 ans a perdu une main. Réserve : la suspension ne visait que les mouvements lycéens et étudiants, et le consultant de LCI rappelle que le ministre l'avait dit dès le départ, ce qui affaiblit l'idée d'une concession aux syndicats de police.
« la veille de la manifestation, de cette manifestation, on réautorise les grenades assourdissantes qui avaient été interdites. »
Il reconstitue la séquence : un parcours parisien obtenu de la préfecture au dernier moment, une place de la République chargée dès le matin pour quelques incidents, des grenades assourdissantes reçues quel que soit le comportement — jusqu'à un journaliste de Blast hospitalisé. Le cortège dispersé devient « incontrôlable ». Il ajoute que Sébastien Lecornu a préparé ce climat toute la semaine en parlant d'« émeutes » devant les lycées.
« la responsabilité première, je vous le répète, je vous le dis, elle revient au gouvernement [...] franchement monsieur Nuñez, au lieu d'aller chercher tel ou tel responsable, devrait démissionner. »
Relancé sur une éventuelle complaisance des autorités, il ne l'affirme pas et dit « poser la question ». Il condamne l'incendie de la mairie de Limoges, qu'il juge « tellement extérieur au mouvement » qu'il veut savoir qui l'a commis, d'autant que le ministre en désignait déjà les responsables. La critique vise les ordres donnés, pas les policiers.
« La police est beaucoup plus efficace. Quand je dis la police, c'est les ordres qui sont reçus pour aller empêcher le départ d'une manifestation place de la République, ça je vous le dis, que pour aller empêcher à certains moment des saccages ciblés »
Le ministère de la Justice comptait près de 8 000 gardes à vue le 14 octobre, et un document parlementaire en recense 6 736 pour les Gilets jaunes, de novembre 2018 à septembre 2019 (franceinfo). La comparaison tient, et Olivier Besancenot la faisait déjà sur France 5 le 6 octobre. Réserve : toutes ne concernent pas des mineurs — 86 % au bilan du 8 octobre.
« Est-ce que vous trouvez normal que depuis des semaines, il y ait eu 8000 gardes à vue de mômes de 14 à 18 ans dans ce pays plus que pendant un an de gilet jaune »
Il oppose une doctrine ancienne, qui protégeait d'abord le droit de manifester et l'intégrité physique, à une doctrine où le gaz vient en premier et où la nasse empêche de sortir. La foule gazée en bloc se disperse ou se solidarise avec ceux qui affrontent la police : c'est l'enchaînement qu'il décrivait à République. Il s'appuie sur un article de Der Spiegel, selon lequel la doctrine française ignore désescalade et proportionnalité. La nasse n'est en revanche pas « totalement nouvelle » : elle est employée en France depuis plusieurs années.
« Vous avez par exemple deux individus qui jettent une pierre et c'est pas grave, vous allez asperger 1000 personnes de lacrymogène. Qu'est-ce que vous croyez qu'il se passe quand vous faites ça par rapport à des gens ? »
La lettre du préfet de police Maurice Grimaud à tous les policiers, datée du 29 mai 1968, dit : « Frapper un manifestant tombé à terre, c'est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. » La paraphrase est fidèle. Coquerel l'oppose à un gouvernement qui, aujourd'hui, se contente d'enquêtes, et précise qu'il met en cause les ordres et la doctrine davantage que les policiers eux-mêmes.
« Que dit-il dès que des policiers par exemple frappent des personnes à terre ? Il dit, il écrit et il dit une personne un policier qui frappe quelqu'un à terre se déshonore »
Interrogé sur ce qu'il ferait au pouvoir face à de telles violences, il répond par la politique plutôt que par le maintien de l'ordre : satisfaire les revendications lycéennes et changer de politique salariale. Il salue l'appel des syndicats à manifester de nouveau le 5 novembre, et revient à son point de départ : la force du mouvement, c'est d'abord le nombre.
« On peut pas juste les traiter avec des états généraux, des consultations, l'abrogation de parcours sup, le fait de mettre dans le budget des moyens nécessaires pour l'éducation. Si on donne pas des réponses politiques pour le pouvoir d'achat des Français, tout ça ne va pas s'arrêter. »