L'ÈRE VÉRITABLE DE LA GEN Z - avec Seydou Ba
Entretien de trente-deux minutes publié le 11 octobre 2026 par la chaîne On Ne Veut Plus !, liée au média La Brèche, en pleine mobilisation lycéenne. L'invité, Seydou Ba, a 17 ans ; il se présente comme lycéen, militant de La France insoumise et actif sur les réseaux sociaux. La chaîne l'a invité après son discours du 3 octobre place de la République, où il comparait les blocus à la naissance du peuple chez Michelet. L'intervieweur, qui n'est pas nommé, relance et reformule souvent : seules les réponses du lycéen sont analysées, sauf mention contraire. Le lycéen parle en son nom, pas en celui de son parti.
C'est le passage de son discours du 3 octobre qui a fait venir le lycéen sur la chaîne. Face aux propos qu'il juge racistes sur les blocus des quartiers populaires, il inscrit la révolte dans la citoyenneté issue de la Révolution française : contester, c'est défendre la République et le droit à l'éducation.
« on voit des noirs, on voit des Arabes qui sont devant des lycées qui revendiquent leurs droits qui font du bruit en fait on dit que c'est des racailles. Mais en fait il y a rien de plus français que faire ça en fait se révolter lorsqu'on empiète nos droits les plus fondamentaux et c'est défendre la République que de se mettre tous en ligne pour faire front à ceux qui veulent piétiner le droit à l'éducation. »
Il y voit une réponse au sentiment d'exclusion d'enfants des quartiers populaires et de la diaspora qui, selon lui, n'entendaient sur les plateaux que la promesse de ne jamais être acceptés, bien que nés et élevés en France. Les cortèges lycéens ont en effet beaucoup mobilisé la Marseillaise, le drapeau et la devise républicaine.
« on est en train de se saisir des symboles que l'extrême droite et la droite s'étaient accaparé, le drapeau français, la Marseillaise qui je le rappelle est un chant révolutionnaire »
Le constat est confirmé par une étude de la DEPP publiée le 26 mars 2026 (Localtis, 30/03/2026) : 98 % des accompagnants d'élèves en situation de handicap travaillent à temps incomplet, en moyenne 63 % d'un temps plein, pour un salaire net moyen d'environ 1 030 euros par mois en 2023. Ils sont contractuels, et non fonctionnaires ; 64 % ont un CDI. Le chiffre de 900 euros, avancé avec un « il me semble », est un peu en dessous de la moyenne.
« qui sont rémunérés que 900 € il me semble qui doivent peut-être cumuler plus qui sont à temps partiel qui ont pas de statut qui sont sur des contrats précaires et que c'est un métier essentiel »
Les bâtiments des lycées relèvent des régions. Valérie Pécresse assure dépenser un milliard d'euros par an pour la rénovation des 468 lycées publics franciliens, qui ont coûté 6,6 milliards d'euros entre 2015 et 2026 (Public Sénat, 06/10/2026). Le lycéen oppose à ces montants les rideaux que son lycée attend, et les rats signalés dans un autre lycée. Son exemple n'a pas pu être vérifié.
« nous de notre côté ça fait 2 ans qu'il y a des rideaux qui ont été commandé à la région et en Île-de-France qu'on attend encore. »
Partis et syndicats viennent devant les lycées en soutien, et parfois en protection face à la police, dit-il. Ceux qui dénoncent leur présence seraient les responsables de l'état de l'école. Il vise Gabriel Attal, « fervent supporter du 8 h-18 h » : ministre de l'Éducation, il a lancé fin 2023 l'accueil des collégiens de 8 h à 18 h en éducation prioritaire, élargi au printemps 2024.
« C'est pour ça qu'il y en a qui crient à l'instrumentalisation parce que eux savent très bien que ils ont fait n'importe quoi pendant des années et que s'ils viennent devant des lycées, ils seront amenés à répondre à des questions auxquelles ils pourront pas répondre »
Le lycéen décrit une sélection qu'il juge subjective et sans explication. L'intervieweur y ajoute un problème de fond : il n'y aurait pas assez de places dans l'enseignement supérieur, une pénurie que Parcoursup permettrait de « mettre sous le tapis ». Le lycéen répond qu'il faut créer des places à l'université comme au lycée. La suppression de Parcoursup est l'une des revendications du mouvement.
« Certains avaient des dossiers super et qui se retrouvaient pas affectés après avoir fait 8 9 10 11 vœux qui étaient tous refusés. […] c'est le souci du tout dématérialisé aujourd'hui c'est qu'on se retrouve pas face à un humain qui peut nous expliquer ce qui se passe mais face à une plateforme quoi. »
Il rattache les effectifs chargés aux revendications du mouvement, qui demandent des créations de places au lycée comme à l'université. C'est un témoignage sur des camarades de son lycée, pas une statistique. D'autres témoignages relayés pendant le mouvement vont dans le même sens, comme une classe de spécialité à 38 élèves à Lille.
« qui sont en mathématique et qui se retrouvent à 36 dans des salles, c'est pas tenable et surtout quand vous devez passer les épreuves en été qui fait 38 dans la salle ou que en hiver, en décembre vous vous retrouvez à ce qu'il fasse 6 ou 7 degrés. »
Il décrit un discours répandu par des créateurs de contenu à l'adresse des jeunes « héritiers de l'immigration » : leur citoyenneté serait une faveur, qui leur retirerait le droit de contester. Le mécanisme qu'il nomme fait d'un Français un obligé, à qui la critique serait interdite. Il précise que seule une minorité tient ce discours.
« la France vous donne une chance, vous vous permettez de contester […] mais vous devriez être heureux et cetera et on se sent presque redevable. En fait, moi je trouve ça totalement ubuesque parce que je suis redevable de rien du tout. Moi, je suis né en France, j'ai grandi en France, j'ai tout fait en France, je suis français. »
Le 6 octobre, Sébastien Lecornu a annoncé à l'Assemblée la suspension des cours pour un « temps de démocratie interne » dans les lycées, qu'Édouard Geffray a ramené à une demi-journée banalisée (Maire-info, 07/10/2026). Le lycéen décrit l'effet inverse de l'apaisement attendu : renvoyés de la direction vers la hiérarchie, les élèves en ont conclu qu'il fallait s'adresser plus haut, par l'action.
« Et merci au ministre de l'éducation nationale parce que quand il a appelé un temps de démocratie interne, on s'est retrouvé avec plein de gens à émettre des revendications à la direction et en fait la direction nous disait « Oui mais ça vient de là-haut, ça vient de la hiérarchie. » Et donc en fait pour la plupart des gens c'est la question qui se pose c'est comment on fait pour taper là-haut ? et le meilleur moyen de taper là-haut, c'est l'action. »
Les 10 milliards d'euros pour l'éducation sont bien la demande des syndicats lycéens et étudiants (Maire-info, 07/10/2026). Nous n'avons trouvé aucune annonce gouvernementale de 4 milliards. Le 7 octobre, Matignon n'avait donné « aucune réponse chiffrée ». Le lendemain, Édouard Geffray annonçait 3 000 professeurs remplaçants, sans montant. Le projet de budget prévoyait déjà une hausse d'environ 1,1 milliard pour l'enseignement scolaire. Le lycéen ajoute qu'il attend du gouvernement « qu'ils s'en aillent tous », mais que seuls les moyens calmeraient le mouvement.
« quand toute la semaine tu te lèves pour aller devant ton lycée et que la revendication porte par exemple sur la demande le chiffre qui est de 10 milliards, que sur la première semaine les ministres annoncent 4 milliards, bah ça te donne envie de continuer jusqu'à ce que finisse par céder quoi. »
Les élèves ne siègent aujourd'hui que par quelques délégués, à voix surtout consultative. Le lycéen renvoie à une pétition en ligne, « 10 mesures d'urgence pour la jeunesse », qu'il dit signée par plus de 70 000 personnes. Elle demande un conseil de la vie lycéenne doté d'un vrai poids dans chaque lycée, qui déciderait du calendrier et d'une partie des programmes.
« quand on est une partie intégrante d'une communauté comme celle de la communauté éducative, faut avoir un mot à dire et avoir un entre guillemets un pouvoir décisionnaire. »
Le lycéen parle de la majorité pénale, et prête à Retailleau la crainte de ce que le vote des jeunes donnerait dans les urnes. Nous n'avons pas retrouvé la déclaration visée, antérieure à l'entretien. Deux jours après les violences du 17 octobre, Retailleau, candidat des Républicains, a proposé sur BFMTV d'abaisser la majorité pénale à 15 ans. Le droit de vote à 16 ans, que réclame le lycéen, figure au programme de La France insoumise.
« j'ai entendu que Bruno Retailleau voulait abaisser la majorité judiciaire à 16 ans ou un truc dans le style. ça m'a étonné qu'il se soit arrêté là. J'aurais aimé aussi entendre abaisser le droit de vote à 16 ans »
Il vise un article de L'Opinion présentant trois lycéens, lui compris, comme les « figures » du mouvement. Plus tôt, il reprochait aux médias de passer en boucle trois poubelles renversées, au point de faire croire que la journée s'y résume. Selon lui, c'est pour cela que sa génération se détourne des grands médias et filme elle-même ses mobilisations.
« on tombe dans le jeu des médias et en réalité on veut des figures. Les causes passent après. […] on n'est pas là pour faire carrière et les mouvements lycéens, c'est surtout les gens, les milliers de lycéens qui se réveillent dès 6 heures et qui vont devant leur établissement »
Il explique ainsi le ralliement de lycées privilégiés, comme l'École alsacienne : deux promesses opposées produiraient la même injonction au silence. Il souligne que ces lycées bloquent « en solidarité » sans chercher à récupérer le mouvement, et qu'un de leurs porte-parole demande aux caméras d'aller là où les élèves vivent les problèmes.
« on vienne d'un lycée du 16e ou du 93, on n'est pas écouté, on est décrédibilisé. D'un côté, c'est vous êtes dans les grandes écoles, vous allez faire des prépas, taisez-vous et faites ce qu'on vous dit et vous ferez carrière. Et de l'autre côté, […] les grandes écoles, vous pourrez jamais y aller. Taisez-vous, restez à votre place. »
Sébastien Lecornu avait renvoyé ses premières réponses à la fin octobre, soit après le début des vacances de la Toussaint. Le lycéen appelle à bloquer le matin et à manifester l'après-midi, puis à rejoindre la manifestation du samedi 17 octobre. Il dit en redouter une répression policière « féroce ». L'intervieweur appelle parents et enseignants à venir observer les blocages.
« j'imagine que le gouvernement joue la montre et compte sur les vacances pour que tout se calme, sauf que ils sont pris à leur propre jeu parce que quand on met les gens dans les conditions dans lesquelles on est, par exemple, dans le 93 en Île-de-France, en octobre, on va pas en vacances, donc on sera encore là. »