Conférence de Jean-Luc Mélenchon à l'ESSEC
Jean-Luc Mélenchon, candidat de La France insoumise à l'élection présidentielle, était l'invité des « mardis de l'ESSEC », débat organisé par l'association étudiante de l'école de commerce et diffusé par LCP. L'échange, d'une heure quarante, s'ouvre sur un portrait parodique de l'invité en « séance de psychanalyse », puis suit trois temps annoncés par les étudiants : le programme économique, l'ordre et le dialogue social, les revendications lycéennes. Seules les réponses de Jean-Luc Mélenchon sont analysées ; les questions et le portrait d'ouverture ne le sont que pour situer ce à quoi il répond.
Les organisateurs ont ouvert le débat par une « esquisse freudienne » de l'invité, de l'enfance à Tanger au « fils roi » de LFI. Il en goûte l'humour mais en récuse la méthode : juger un parcours d'après un tempérament, c'est comme juger quelqu'un « uniquement d'après vos habits ». Puis il pose le cadre de l'échange : vous êtes des libéraux, je suis collectiviste, « nous parlons d'un balcon différent. Voyons si en parlant l'un et l'autre on éclaire la conscience de chacun ».
« parce que psychologiser la politique c'est la dépolitiser. Je le dis pas dans mon cas, ça m'amuse mais je veux vous le dire à tous. Les personnages sont des personnages mais ils évoluent à l'intérieur d'un certain nombre d'événements d'éléments qui les conditionnent. »
À la lecture psychologique de sa rupture avec le Parti socialiste, il oppose une lecture politique : le PS, qui avait appelé à voter oui au traité constitutionnel européen, ne produirait plus que des programmes compatibles avec un cadre auquel sa « philosophie de l'histoire », anticapitaliste, n'adhère pas. Et la France, nation construite « comme une invention politique à travers notre État », n'a pas selon lui la mentalité de l'ordolibéralisme.
« en 2008, je ne coupe pas un cordon ombilical. Je reste fidèle à une identité, laquelle ? C'est celle qui résulte du fait qu'en 2005, j'ai voté non au référendum qui constitutionnalisait l'ordolibéralisme sous lequel nous vivons depuis. »
Il remercie les étudiants d'avoir « évité l'écueil » de la formule. L'image du feu, dit-il, était laissée à dessein à ses adversaires, qui en ont tiré le petit épargnant spolié : « tout le numéro doloriste [...] qui évidemment tétanise la pensée, empêche que l'on réfléchisse ». Le débat sur la dette commence, pour lui, par le refus de la peur.
« J'ai dit vous pouvez l'accrocher au plafond, la mettre à la cave, la mettre au frigo ou la au feu. Et immanquablement est venu Mélenchon veut mettre la dette au feu hein parce que le feu ça va mieux avec quelqu'un comme moi pour des gens qui respirent l'ordre, la loi »
Le calcul se refait. La durée de vie moyenne de la dette négociable de l'État était de 8 ans et demi fin 2025 (Agence France Trésor) ; sur cette durée, la France produira plus de 25 000 milliards d'euros de richesse, soit 13 à 14 % pour une dette d'environ 3 500 milliards — un peu plus que ses 12 %, même ordre de grandeur. L'autre comparaison qu'il avance tient aussi : le patrimoine économique national s'élevait à 19 559 milliards d'euros fin 2024 selon l'Insee, environ cinq fois et demie la dette (« six fois », dit-il).
« Notre pays a 3500 3600 milliards de dettes. Affolons-nous tous en cadence. C'est horrible. C'est monstrueux, c'est tout ça. Oui, bon, c'est encombrant mais la dette rapportée au nombre d'années d'un titre moyen de dette, c'est à peine 12 % de ce qui sera produit pendant les années considérées. »
L'argument de fond est juste : la charge d'une année dépend du taux moyen de tout le stock, pas du taux des nouveaux emprunts, et la France a bien emprunté à taux négatif à la fin des années 2010. Le Conseil d'analyse économique chiffre ce taux apparent à 2,0 % en 2025, quand l'emprunt à dix ans coûte 3,5 % ; la charge d'intérêts atteint 2,2 % du PIB. « Même pas 2 % » est donc à la limite, et « un peu plus de 1 % » sous-estime le chiffre de moitié. Il remonte à mesure que la dette se refinance.
« Quel est la le taux moyen aujourd'hui du total car on ne va pas rembourser 3600 milliards là demain matin. On va mettre plus de 5 ans, 6 ans, 7 ans, 8 ans. Le taux moyen, accrochez-vous bien, c'est même pas 2 %. C'est un peu plus de 1 %. Pourquoi ? Parce qu'on a connu une période qu'aucun de vos prédécesseurs ne m'avait annoncé dans les précédentes campagnes où on a emprunté à un taux négatif. »
Ce n'est pas qu'une invective, c'est un mécanisme qu'il décrit, et qu'il illustre plus loin : un gérant de fonds de pension qui entend le Premier ministre dire la France ruinée n'a aucune raison de lui prêter au même taux. La peur de la faillite sert à « faire avaler » un budget, et la prophétie d'une crise de la dette, prononcée par une candidate donnée gagnante, peut contribuer à la provoquer. D'où sa formule : « l'affolement, c'est l'arme de l'ennemi de la France ».
« quand on s'appelle monsieur Bayrou et que pour faire peur à tout le monde et faire avaler un budget qui est une incohérence économique absolue, alors on dit "Nous allons, nous marchons à la faillite. Quand on s'appelle Madame Le Pen, qu'on est candidate à l'élection présidentielle, que tout le monde annonce qu'elle a gagné d'avance et qu'elle dit "La France va au-devant d'une crise obligataire". Il y a rien qui permet de dire ça. Donc moi, je les considère comme des nuisibles qui par leur comportement aggravent la situation. »
Le constat de départ est exact : les titres détenus par l'Eurosystème ont été achetés sur le marché secondaire, ce que la Cour de justice de l'UE a validé (Gauweiler, 2015 ; Weiss, 2018), et aucun texte ne règle expressément le sort d'une dette inscrite au bilan. Mais la conclusion — « si elle veut, elle le fait » — tranche une question disputée : la BCE et une partie des juristes voient dans une annulation un contournement de l'article 123 du TFUE (qu'il appelle « article 13 »), et aucun juge ne s'est prononcé. Précision : pour la dette française, c'est la Banque de France qui détient l'essentiel de ces titres, pas la BCE elle-même. Même verdict que sur la formule d'Aurélie Trouvé.
« La dette que détient la banque centrale européenne c'est de la dette qu'elle a acheté sur le marché secondaire. Il y a rien dans les textes européens qui disent voilà ce que la banque centrale a le droit de faire ou de pas faire avec ce qu'elle a dans son bilan. Il y a rien. Donc si elle veut elle le fait. »
Sa réponse à l'objection du Monde et de L'Opinion — « annuler nous priverait de ce que la banque centrale nous reverse » — arrive à une conclusion exacte : l'État ne récupère aujourd'hui rien, la Banque de France ne lui versant plus de dividende depuis l'exercice 2022. Le mécanisme invoqué, lui, est faux pour l'essentiel : dans le programme d'achats de la BCE, 90 % des titres sont achetés par chaque banque centrale nationale à son propre État, hors de tout partage des risques et des revenus. Les intérêts versés sur ces titres restent à la Banque de France ; seule la petite part détenue par la BCE est mutualisée.
« Mensonge l'ensemble des recettes de la banque centrale sont partagées dans le bilan avec tous les composants, c'est-à-dire tous les membres de l'Union et nous ne possédons que 18 %. Donc nous ne récupérons que 18 %. Si nous annulons, nous annulerons tout, c'est-à-dire 100 %. Vous voyez que dans l'affaire, on y gagne. »
La réponse à la question « annulation ou gel ? » est donc : l'un ou l'autre, la négociation en décidera. Ce qu'il exclut, c'est de continuer à payer. Et si les Allemands refusent les deux ? « On a qu'à demander à [...] monsieur Schmol là de diriger la France » : pour lui, « c'est nous qui décidons pour nous ».
« Je dis à la banque centrale européenne, nous annulons quelque chose qui ne va coûter zéro à votre bilan. zéro, ça changera rien. C'est de l'argent qu'on se doit à nous-même. Vous avez deux possibilités, la au feu, j'entre dans votre sujet, ou la mettre au congélo. Je suis disponible. »
L'exposition est documentée : 11,4 milliards de prêt bilatéral de 2010 et 31 milliards de garanties sur les prêts du Fonds européen de stabilité financière, soit plus de 42 milliards — 68 avec la part française des créances de l'Eurosystème, selon l'économiste Éric Dor en 2015. L'Allemagne était exposée davantage. La réserve tient à ce qu'il en déduit pour la France : le Mécanisme européen de stabilité ne garantit pas la dette d'un État membre, il prête sous conditions, et sa capacité de 500 milliards ne couvrirait pas un défaut français.
« Si Tsipras avait dit au lieu de dire je vous paye comme il l'a fait, s'il avait dit et ben écoutez moi j'ai pas de sous et comme je suis 2 % de l'économie européenne je peux rien et bien les Français auraient payé 45 milliards et les Allemands 65 milliards. Par conséquent arrêter de faire comme si nous étions les mauvais élèves de la classe »
Grèce, Italie, France, Belgique et, de justesse, Espagne dépassent ou frôlent 100 % de dette publique ; il se reprend lui-même sur l'Espagne. Ensemble, ces cinq économies pèsent près de la moitié du PIB de la zone euro (environ 40 % de celui de l'Union). Deux réserves : la règle européenne est de 60 %, pas de 100 % ; et sans l'Espagne la part tombe vers 38 %. À l'étudiant qui lui oppose « un contre vingt-six », il répond : « Je sais pas quel carrière vous comptez faire mais moi je vous embauche pas », car qui part battu a perdu.
« il y a cinq pays qui sont au-delà de la règle absurde des 100 % de dette pas des petits dépassements. Cinq pays que je me trompe pas dans l'ordre, la Grèce, l'Italie, l'Espagne, la France, la Belgique. 5 et ces cinq pays représentent 50 % du PIB de l'Europe. Alors ne me dites pas que la banque centrale et les Allemands s'en foutent parce que si vous faites trébucher les Français, vous faites trébucher tout le monde. »
C'est sa réponse à l'enchaînement qu'on lui oppose — annulation, donc défiance, donc hausse des taux, donc faillite. Il lui oppose un rapport de force : personne en Europe n'a intérêt à « faire trébucher la France », et il ne cherche pas la faillite mais « une solution rationnelle » pour faire baisser la charge et le niveau de la dette.
« ce que je vous demande d'entendre, c'est de cesser les raisonnements qui sont des purs mécanismes comme A, alors B, alors C, alors écoutez, même dans les sciences dures, la réalité est devenue probabiliste. Alors, il y a que l'économie, cette fausse science dans lequel la réalité serait enchaînée par des causes et des effets. Mais vous plaisantez, ça n'existe pas. »
C'est l'exemple qui porte sa thèse : une masse d'argent tourne dans la sphère financière, si « appétissante » que le capital s'y place plutôt que dans la production. Le fait est établi : la BCE a racheté des titres publics à partir de mars 2015, et l'inflation de la zone euro est restée sous son objectif de 2 % (0,2 % en 2015 et 2016, 1,8 % au plus en 2018). Réserves : le rythme a culminé à 80 milliards par mois en 2016-2017, pas 86 ; et il mêle à ce programme de Mario Draghi le plan d'investissement de Jean-Claude Juncker, distinct.
« le capital préfère se placer dans cette sphère plutôt que dans la production. Prenons un exemple bien concret et qui touche à ce que nous sommes en train de dire. Quand la Banque centrale européenne a racheté des titres de dettes primaux, normalement, elle aurait dû déclencher de l'inflation. Où est l'inflation ? Parlez-moi de l'inflation de l'année 2015-28. Ah il y en avait pas. »
Son pronostic — une crise de la dette privée, nourrie par la course aux investissements dans l'IA, avant une crise de la dette publique — s'appuie sur un fait réel : selon les estimations de la BCE rapportées par Reuters en octobre 2026, les fonds spéculatifs réalisent plus de la moitié des transactions sur les obligations d'État européennes, contre 30 % en 2020, et le FMI juge que leurs positions à effet de levier peuvent amplifier les tensions. La réserve est de mesure : il s'agit de la part des échanges, non de la part de la dette qu'ils détiennent, bien plus faible.
« Eux ils ne sont contraints à aucune règle ce qui signifie qu'ils sont en train évidemment d'engager de l'argent. Ils ont plus d'argent qu'ils n'en ont puisque eux-mêmes en propre puisque eux-mêmes peuvent emprunter et donc ils peuvent jouer l'augmentation des taux. Ces gens sont en danger public. Ils sont passés à 50 % du total de l'argent qui est prêté aux États. »
La pointe d'humour porte une conviction qui court tout l'échange : la dette n'est pas une fatalité morale mais un rapport entre un débiteur et des créanciers, et ce rapport peut tourner. Le ressort qu'il veut briser chez ses jeunes interlocuteurs est la peur, qu'il tient pour l'outil de ceux qui veulent les coupes.
« C'est un créancier qui meurt. Le créancier qui meurt et qui n'a pas d'héritier. Adieu la dette qui part avec eux. Je suis content de vous faire sourire parce que enfin on détend un peu la question. Arrêtez d'avoir peur d'être là coincé à vous dire "Mon Dieu, je ne sais pas quoi faire. Qu'est-ce qui va se passer ? Nous allons" Non, nous avons de la liberté, nous sommes un grand pays. »
L'épisode est connu. En 2010, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff concluent qu'au-delà de 90 % de dette publique la croissance chute nettement ; l'étude nourrit les politiques d'austérité. En 2013, Thomas Herndon, doctorant à l'université du Massachusetts, échoue à reproduire le résultat et, avec Michael Ash et Robert Pollin, met au jour une erreur de tableur et des choix de pondération : corrigé, le décrochage disparaît. Les « stagiaires » étaient un doctorant, et le seuil cité était 90 %, pas 100 %.
« Vous savez que cette thèse est l'invention de deux économistes qui ont été malheureusement pour eux démasqués par des stagiaires qui ont refait les comptes et sont aperçus que ce qui racontait reposait sur des bases ça n'existe pas. La preuve c'est que le nombre de pays qui ont plus de 100 % d'endettement par rapport à leur PIB annuel et extrêmement nombreux et que ces gens sont pas en faillit. Tout dépend où est la dette, qui la possède et dans quelles conditions. »
Le fait est établi : déficitaire depuis le milieu des années 1980, le régime général revient à l'équilibre en 1999 et dégage un excédent en 2000 et 2001, ce qu'aucun gouvernement n'a refait depuis. Réserve sur l'attribution : les rapports de l'époque l'imputent d'abord à la croissance et au recul du chômage, que la politique du gouvernement (emplois-jeunes, 35 heures) a pu favoriser, mais pas seulement à elle. « Tous les comptes sociaux » est un raccourci pour le régime général.
« C'est la seule fois où tous les comptes sociaux ont été mis au vert, c'est le gouvernement de Lionel Jospin. Ceux qui ont creusé la dette, c'est tous les autres. Et à cela, on ne demande pas de compte. »
Il présente lui-même la thèse comme historique, donc discutable : la dette ne serait pas un accident de gestion mais le levier d'un projet, où l'endettement justifie la réduction de l'État et ouvre au marché la place des services publics. Sa propre stratégie est « exactement inverse » : renforcer le poids de la décision publique dans l'économie, jugée plus rationnelle que le marché.
« Moi, je vais vous donner ma thèse historique. Ils ont appliqué une stratégie. Cette stratégie a consisté à endetter à mort l'État pour obliger à détruire l'État et espérer que le marché occupe la place, que les services publics n'occuperont pas. »
La parabole vise l'écart de taux entre la France et l'Allemagne, qu'on impute à l'inquiétude des marchés : il s'amuse que l'écart ait baissé d'un demi-point à l'annonce de sa candidature précédente, « donc si vous m'élisez, vous aurez une baisse mécanique ». Il la réemploie ensuite contre les comparaisons européennes sur les retraites et sur les impôts : une moyenne qui ne dit pas ce qu'elle compte.
« Supposez que vous mettiez devant la porte de l'ascenseur. Les gens descendent et vous dites "Ça va, vous divorcez ?" [...] Vous prenez le résultat et vous le rapportez à la population totale et vous vous apercevez que les gens qui sont descendus de l'ascenseur ont plus divorcé que les autres. Donc vous en concluez que l'ascenseur a un impact sur la vie des couples. »
La question de l'étudiant — « est-il vraiment réaliste de penser qu'on pourrait avoir raison une fois encore tout seul ? » — reçoit deux réponses. L'une, philosophique, convoque Pascal (« vérité en deçà des Pyrénées ») et les Lumières. L'autre, économique : chaque système de retraite dépend de paramètres propres, comme le classement de la France en tête des prélèvements additionne des cotisations qui ouvrent des droits différents d'un pays à l'autre.
« Le jour où vous me dites ça, vous êtes en régression intellectuelle sur le principe initial des Lumières qui a commencé à dire on disait "Mais tout le monde croit en Dieu alors pourquoi pas vous ? Vous pensez que tous les autres se trompent ?" »
Il conteste d'abord l'argument du nombre de cotisants par retraité : moins d'actifs, mais des actifs qui produisent bien davantage, donc plus de richesse à partager. Le chiffre qu'il avance est celui du COR : un besoin de financement de 5,1 milliards d'euros en 2025, soit 0,2 % du PIB, pour l'ensemble des régimes de retraite. La réserve porte sur la phrase suivante : la Sécurité sociale dans son ensemble, assurance maladie comprise, reste nettement déficitaire. L'affirmation d'un taux de cotisation inchangé depuis 1990 n'a pas été vérifiée ici.
« pour le reste en cotisation constante depuis 1990, le déficit de l'ensemble des régimes que contient la sécurité sociale c'est 0,2 %. Et l'État qui a endetté de de 15 % va ramener sa science pour dire ce que doit faire la sécurité sociale. La sécurité sociale est à l'équilibre. »
Interrogé sur une dose de capitalisation, il décrit une pente plutôt qu'un dosage : la part par capitalisation grossit, la répartition devient un filet minimal. Il cite les fonds de pension américains et la fin de l'Union soviétique, où des retraités ont vu fondre leurs droits, et conclut qu'on ne peut gouverner en ignorant ce risque.
« D'abord il est hybride hein et puis après il est de plus en plus hybride et puis à la fin bon il y a euh la retraite pour les pauvres et puis les autres qui peuvent se payer la leur et vous tous à la première crise financière »
Il oppose au recul de l'âge, porté jusqu'à 67 ans par Édouard Philippe avant que celui-ci ne le ramène à 65, ses conséquences hors du tableur : des salariés âgés plus souvent malades, moins embauchés, moins indemnisés, et « la malédiction du 19e siècle », les vieux pauvres. L'image du pilote d'avion de 70 ans dit le reste : certains métiers ne se tiennent pas à tout âge.
« Donc tout ça est irresponsable. Nous sommes en charge non pas de compte, nous sommes en charge d'un peuple et le peuple s'est composé d'êtres humains et le peuple est composé de personnes âgées et de personnes plus jeunes. »
Un étudiant fait valoir que les pensions des enseignants pèsent près d'un tiers du budget de l'Éducation nationale et demande si chaque euro qui leur va n'est pas un euro retiré aux jeunes. Mélenchon retourne la question vers la salle — « vos profs », « votre père » qu'on ferait travailler jusqu'à 70 ans —, puis raconte sa mère, institutrice en maternelle et en CP, qui n'était plus en état de tenir une classe toute la semaine passé 60 ans.
« Bon donc ça va quoi, ça suscite trier les gens. Ne tri pas les gens parce que nous ne sommes pas triables. Nous sommes obligés de vivre ensemble. Moi je trouve que c'est plutôt bien. »
C'est un mécanisme qu'il nomme : ceux qui réclament de « travailler plus longtemps » ignorent le travail non payé dont vit la société — les retraités qui tiennent les associations et les mairies rurales, et les femmes, qui assument l'essentiel des tâches domestiques, sans quoi « le capitalisme pourrait pas se reproduire ». Son « 80 % », lancé avec ironie (« elles choisissent librement »), force le trait : l'enquête Emploi du temps de l'Insee les situe autour des deux tiers.
« Tout le monde travaille tout le temps, sans arrêt, sans pause, tout le temps, tout le temps, tout le temps. Le travail domestique, le travail libre gratuit que l'on fait. Donc il faut pas confondre travailler et travail salarié. »
Invité à choisir son « plus grand moment d'éloquence », il décrit le métier : du travail, une culture, et la phrase qui surgit qu'on n'aurait pas trouvée une demi-heure avant. Il écarte la formule de la Fête de l'Humanité de 2023, devenue slogan « en dépit de moi » dans une ambiance où l'on « tirait la moustache du tigre ».
« je fais partie d'une génération et d'hommes politiques et de gens pour qui l'art de la parole est un art. D'accord ? Donc il doit beaucoup de travail. C'est-à-dire que je pense que je suis meilleur orateur qu'à 20 ans »
Il précise le sens de sa formule de l'Assemblée — « pas de vérité biologique dans la filiation », et non pas « pas de biologie » : en France, la paternité est déclarative. Il la rattache à l'humanisme, « école philosophique dans lequel l'être humain est son propre auteur », et voit dans la PMA pour les couples de femmes un moment où cette limite a été repoussée : « j'en ai toujours la même émotion ».
« Mais enfin vous savez bien que un enfant c'est un papa, une maman et donc c'est l'ordre naturel des choses. Et la réplique est la vie des sociétés ne connaît pas d'ordre naturel. Elle connaît qu'un ordre culturel. »
La pique vient au détour d'une anecdote : le lait-fraise commandé avant un débat avec Éric Zemmour, par « résistance absolue » à ceux qui voulaient le filmer pour un réseau social, et devenu un moment culte chez les plus jeunes. Le débat de l'ESSEC n'aborde en effet le climat à aucune de ses trois parties.
« pas de votre génération, vous êtes déjà trop vieux. Mais la génération qui a aux alentours de 20 ans et puis jusqu'à 15 parce qu'ils ont un humour mais mordant euh comme si puis alors ils sont plus forts que vous actuellement parce que eux s'ils m'avaient interrogé, ils auraient pas mis 20 questions sur les retraites, ils en auraient mis au moins une sur le changement climatique. »
Les étudiants rangeaient la phrase de la perquisition d'octobre 2018 du côté de Louis XIV. Il la replace dans la scène : un policier qui s'interpose, « Monsieur, je suis armé », et le député qui lui répond au nom de la représentation nationale, à l'image de l'inviolabilité des tribuns de la plèbe romaine. Il concède s'être « fait prendre dans des trucs trop sophistiqués » et une scène « pas très flatteuse physiquement ».
« Moi, je suis le tribant du peuple, je suis le député, je vis dans mon imaginaire à moi. Le le député, c'est le tribant du peuple. La personne du trib du peuple dans l'antiquité est sacrée. Si jamais tu lui touches un cheveux, les dieux eux-mêmes viennent te punir. C'est ce qui est prévu. Voilà. Donc je lui dis quand il fait ça, la République c'est moi. Mais pas au sens de euh le roi soleil qui dit euh l'État c'est moi, au sens de le peuple, sa représentation c'est moi. »
C'est sa réponse à la question du regret, après le récit de la perquisition : « je n'ai pas de regret ». Entre les deux figures de l'absurde, le Sisyphe de Camus qui roule sa pierre et le chevalier qui charge un moulin pris pour un dragon, il choisit la démesure. Et il en tire lui-même la conséquence, avec ironie : « ça me rend peut-être dangereux pour ceux qui veulent prêter de l'argent à la France ».
« La vie n'a pas de sens. L'univers n'en a pas. Il y a rien d'autre que ce qu'on y met nous-même. [...] Et moi, j'ai trouvé que rouler une pierre ne m'intéressait pas. Je préfère le quichotisme. Le quichotisme s'est affronté sur un cheval bancal un moulin [...] Et vous combattez. Et bien c'est cette démesure de la représentation d'une vie humaine et de son sens qui m'intéresse. »
Il récuse d'abord l'expression « maintien de l'ordre » : de quel ordre parle-t-on ? Il n'en accepte qu'un, l'ordre public, la tranquillité et l'exercice pacifique des droits. Il en tire des principes « fermes et non négociables » : on ne jette pas de grenades sur la foule depuis les toits, on ne frappe pas un jeune à terre. Et il rappelle le bilan des journées lycéennes : des blessés, des mutilés, et des jeunes passés en garde à vue « sans aucune décision d'aucune sorte ».
« l'ordre public, le maintien de l'ordre public est un métier. Ce n'est pas une affaire de gros bras et de petites cervelles. C'est une affaire de grosses cervelles avec des bras qui ont des gestes adaptés. Par exemple, tirer dans la figure de quelqu'un n'est pas un geste adapté. Tirer à bout portant sur un jeune et lui fracasser la mâchoire et toute sa dentition n'est pas un geste adapté. »
Il écarte par principe l'hypothèse de la provocation pour retenir celle de l'incompétence : pourquoi courir après les manifestants plutôt que protéger les commerces ? Il vise le préfet de police de Paris, « une créature de bureau » venue du cabinet d'Emmanuel Macron, qui a fixé le lieu de départ la veille, sans laisser aux services d'ordre le temps de sécuriser les abords : à 11 h 30, la place de la République est devenue inaccessible et des groupes se sont dispersés dans tout Paris. Ses informations viennent, dit-il, de policiers insoumis.
« Je fais le pari de croire que les gens qui prennent des décisions le font d'une manière professionnelle. Pas monter un tracnard comme ça, jamais de la vie. Pas provoquer des gens pour cuiller des incidents. Enfin, on va pas être paranoïque. Non, ils le font. comme un métier avec une conscience professionnelle, il y a quand même un problème, ils valent pas un clou »
Face à la violence des interventions, LFI dit avoir changé de rôle : ses élus venaient devant les lycées à l'appel des jeunes, « souvent en bonne entente avec les commissaires de police ». Sa critique porte sur l'emploi des unités : la brigade anticriminalité est faite pour interpeller, pas pour garantir la tranquillité. Le programme de LFI prévoit de la démanteler.
« Notre rôle principal, c'est de protéger. C'est nos gamins. On est parti de cette idée-là. On a commencé à mettre des brassards [...] Quand vous amenez la BAC pour maintenir l'ordre devant un lycée, vous provoquez le chaos et vous mettez en route des hommes et des femmes dont le métier est de faire du flagrant délit. »
L'argument est d'expérience, et il se retourne contre ceux qui le soupçonnent : en juin 1968, après des semaines de grève générale et de barricades, les élections législatives ont donné aux gaullistes la majorité absolue à eux seuls. « Je sais très bien sur quoi débouche le spectacle » : le désordre de rue sert ceux qui se présentent comme le parti de l'ordre.
« J'ai entendu des gens dire "Il veut le chaos parce que ça l'arrange pour les élections." Mais vous me prenez pour qui ? Vous croyez que je sais pas dans quel pays je vis ? Quel âge vous pensez que j'ai ? J'ai 75 ans. Vous croyez que j'ai pas vu mes 68 ? Vous croyez que j'ai pas vu le résultat électoral de mes 68 ? »
Toute la semaine du 17 octobre, dit-il, les chaînes d'information ont diffusé des propos racistes sur fond d'incendies, jusqu'à poser des flammes derrière ses propres interviews. Le 23 octobre, l'homme qui a tiré près des mosquées de Trappes et de La Verrière disait vouloir venger les commerces brûlés. Mélenchon refuse le diagnostic à distance et la stigmatisation de la maladie, mais un délire puise sa matière quelque part : ceux qui ont fourni ces images « ont armé le bras d'un fou ».
« il y a des fous qui se prennent pour Napoléon. Vous savez la condition pour se prendre pour Napoléon, c'est d'en avoir entendu parler. Sinon, vous savez pas qui est Napoléon, vous l'avez jamais rencontré. Vous savez pas de qui il s'agit. Le délire s'inscrit dans un réel culturel et d'image. Ce type a construit sa décision de passer à l'acte meurtrier. »
La condamnation vise son propre camp et elle est argumentée en stratège : la casse réduit le nombre, et le nombre est la force d'un mouvement populaire. Il cite en exemple la manifestation suivante, encadrée de la place d'Italie à l'arrivée par les services d'ordre de la CGT et de LFI, et les consignes relayées dans la nuit quand la préfecture a interdit le rassemblement prévu.
« C'est lamentable. Je veux vous dire pourquoi je trouve ça lamentable. Parce que l'attitude violente diminue la capacité de rassemblement dans la lutte. Si tout le monde peut venir en poussant le landau de son gamin, vous avez des masses de gens qui viennent [...] Pour nous la bonne manif, tu viens avec tes mouflets et il se passe rien et du coup tout le monde vient et donc tout le monde affirme la puissance du peuple. »
Pour expliquer l'abandon de la police de proximité, il rappelle la scène du 3 février 2003 à Toulouse, où Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur, avait lancé à des policiers qui citaient un match de rugby avec des jeunes qu'ils n'étaient pas des travailleurs sociaux. Il y rattache la formule du « camp » à choisir entre policiers et pilleurs. Et il fait, chose rare, un retour sur lui-même : il dit devenir plus attentif à ses mots avec l'âge.
« C'est comme quand surgit un dirigeant politique et et qui dit faut choisir son camp entre la police et ceux qui pillent les magasins et moi je fais partie de ceux qui ne se reconnaissent ni dans les uns ni dans les autres. Je fais quoi ? Je suis obligé d'être dans un camp. Il faut faire attention. Je ne dis pas que j'ai pas moi-même commis d'erreur hein. Je ne suis pas en train de vous dire ça. Peut-être que j'y deviens plus attentif à mesure que le temps fait son effet sur moi aussi »
C'est l'argument contre la présence de la BAC dans les quartiers populaires : une police qui traite chaque écart d'adolescent en flagrant délit fabrique l'affrontement. Il y ajoute un mécanisme : « un pouvoir qui règne par la force », quand la force ne suffit plus, passe à « la combine », les petits arrangements où l'on maintient l'ordre ici en fermant les yeux là-bas.
« Ce qu'on sait, c'est que il est dans le programme génétique d'un adolescent de s'exposer au risque. C'est dans son programme, les garçons d'une manière et les filles d'une autre. Bon, on le sait. Par conséquent, on ne doit pas s'attendre et on devrait s'inquiéter le jour où on ne verra que des jeunes gentils qui ferment leur bouche et qui sont au garde à vous »
Créée sous Lionel Jospin puis abandonnée, la police de proximité revient au programme de LFI. Il la décrit concrètement : un poste en rez-de-chaussée, des agents que tout le monde connaît, un « certain toucher de balle » pour désamorcer avant de sévir. Et il prévient : il faudra « refonder la police de la cave au grenier », parce qu'une partie de la population en a désormais peur.
« Des rapports humains se construisent [...] La police de proximité, c'est celle qui va chercher les moyens de faire baisser la tension sans recourir à la force et qui va donner un modèle d'être. »
La réforme de la police nationale, en vigueur depuis 2024, a placé dans chaque département tous les services — sécurité publique, renseignement, police aux frontières et police judiciaire — sous un directeur unique rattaché au préfet. Magistrats et enquêteurs avaient dénoncé le risque que ce directeur refuse d'affecter des enquêteurs à une affaire voulue par le procureur. Réserve : juridiquement, les enquêtes restent dirigées par les magistrats ; c'est l'emploi des effectifs qui est passé sous l'autorité préfectorale, et son exemple de la circulation, il le reconnaît, exagère.
« Il existe déjà un truc qui s'appelle la police judiciaire dont c'est le boulot. Mais le gouvernement a décidé que la police judiciaire était de trop et les a mis sous l'autorité du préfet et non plus du juge. Si bien que le préfet est en état de dire à vous qui menez une enquête sur moi, écoutez, demain là, il faut régler la circulation. J'exagère mais à peine. »
La question était de savoir comment un chef d'opposition devient « président de tous les Français ». Il répond par les institutions : la 5e République repose sur l'autorité d'un personnage central qui tranche, et se soumet au peuple — de Gaulle a démissionné au lendemain du référendum perdu de 1969. La 6e en ferait un principe : le référendum d'initiative citoyenne et le référendum révocatoire, pour combiner stabilité et pouvoir populaire.
« Nous savons tous que nous avons besoin d'autorité, mais nous savons autre chose, c'est que le déploiement de cette autorité peut devenir de l'autoritarisme. L'autoritarisme n'est pas la suite de l'autorité, c'est sa négation. C'est le moment où l'autorité n'est plus acceptée qu'il vous faut passer à des méthodes plus violentes d'autoritarisme. »
Le fond est exact : la révocation d'un élu par référendum d'initiative populaire existe aux États-Unis — la Californie a ainsi révoqué son gouverneur en 2003 — et le Venezuela l'a inscrite dans sa Constitution de 1999, qui a donné lieu au référendum de 2004 sur Hugo Chávez. Le compte est en revanche largement sous-estimé : selon la Conférence nationale des législatures d'État, dix-neuf États et le district de Columbia permettent de révoquer des élus de l'État.
« Et puis le peuple dit il y a pas que toi qui compte, nous on fait une pétition parce que on t'a assez vu comme ça et on fait une pétition pour que tu t'en ailles. Et ça s'appelle le référendum révocatoire. C'est un référendum qui existe dans trois États des États-Unis, qui a existé au Venezuela »
Il refuse d'« arrondir les angles » pour un second tour, mais propose une méthode : trouver avec ceux qui ne sont pas anticapitalistes ce sur quoi tous s'accordent — réduire les dépenses de santé « en réduisant le champ de la maladie », cesser de répandre des pesticides partout. Sa cible n'est pas l'entrepreneur qui invente, mais un capitalisme « dominé par les hedge funds » et par ceux qui font monter les taux « pour tondre un peuple entier ».
« Ma ligne politique c'est de dire "Nous nous guidons d'après l'intérêt général humain. Ma conviction est que l'intérêt général humain s'oppose au principe fondateur du capitalisme, surtout de notre époque, pas du capitalisme en général. »
Deux logiques, dit-il : adapter le nombre d'élèves aux places, ou créer les places qu'il faut. Il choisit la seconde, « vive la massification mais dans des conditions décentes ». Moyens immédiats proposés : adjoindre à chaque professeur de lycée un ou deux assistants titulaires d'une licence, recrutés sur commission et préparant un master ; confier des enseignements de master aux doctorants, dont 50 000, dit-il, sont sans revenu ; en finir avec la sélection à l'entrée du master.
« Si la France recule dans l'art d'enseigner sa jeune génération, dans le nombre d'ingénieurs qu'elle pont chaque année, de prof qu'elle pont chaque année, nous serons définitivement rayés de la carte parce que nous n'avons pas 1 gram de pétrole, pas un gramme de quoi que ce soit à part la matière grise. »
Il dit avoir vu, comme ministre de l'Enseignement professionnel, des textes prévoyant de privatiser entièrement la voie professionnelle. Il récuse au passage la « caricature » de Gabriel Attal, qui le dit opposé à toute sélection. La réforme de Parcoursup figure parmi les revendications des lycéens mobilisés ; LFI propose de le démanteler.
« il y a ceux qui disent "Bon écoute, on peut pas parce qu'on n pas les sous donc il faut que ce soit un marché. Si tu n'as pas eu ton parcours sup hein, et ben tu as qu'aller à l'université privée qui te prend. Et donc on crée un marché qu'on ne raconte pas d'histoire. La pagaille a été organisée »
L'ordre de grandeur tient : voies professionnelle et technologique réunies, avec l'apprentissage, accueillent environ la moitié d'une classe d'âge, et plus de 800 000 contrats d'apprentissage sont signés chaque année depuis 2023. Les ruptures sont réelles et en hausse, mais moindres qu'il ne le dit : la Dares compte 21 % des contrats commencés en 2022 rompus dans les neuf premiers mois (26 % dans le secondaire), et non un quart dans les trois premiers. Son lien entre l'essor de l'apprentissage et le recul de la productivité n'a pas été vérifié ici.
« Et savez-vous combien il y a de jeunes gens dans une génération qui est dans l'enseignement professionnel, l'apprentissage ou la filière technologique ? 50 % [...] faut pas commencer par mettre 800000 jeunes dans l'apprentissage en fermant les yeux sur le fait que 25 % s'en vont dans les 3 premiers mois »
Le mécanisme est concret : un élève de CAP qui partage sa cour de récréation avec des élèves de BTS voit la marche suivante, et ose la monter. D'où la filière publique « du CAP jusqu'à la licence professionnelle » qu'il propose. Il conclut sur ceux qui, ayant fait ce chemin, entreront un jour dans les grandes écoles comme celle qui l'accueille : « ça va vous changer ».
« l'expérience montre que l'ambition vient avec la possibilité de la concrétiser dans des conditions auxquelles toi tu penses comme jeune. Parce que figurez-vous tous les milieux sociaux n'ont pas forcément le discours sur la portée d'une progression sociale possible. Ça n'existait pas dans ma famille. Quand j'ai eu le bac, personne n'avait eu le bac avant moi. »