17 octobre : Macron joue le pourrissement
Jean-Luc Mélenchon, candidat de La France insoumise à l'élection présidentielle, était l'invité de LCI le 18 octobre 2026, au lendemain de la journée de mobilisation contre la vie chère, marquée le soir par des pillages et par l'incendie de la mairie de Limoges. L'entretien, d'une quarantaine de minutes, a été publié le même jour sur sa chaîne. Il se tient quelques heures avant une allocution d'Emmanuel Macron, annoncée pour 20 h à la veille d'un déplacement de quatre jours dans le Golfe. La journaliste l'interroge sur l'accusation du gouvernement, qui lui reproche d'attiser les tensions, puis sur le maintien de l'ordre, les slogans des cortèges et la sortie de crise. Seules les réponses de Jean-Luc Mélenchon sont analysées. Le reproche d'une « stratégie du pourrissement », déjà porté par Manuel Bompard les 1er et 6 octobre, est repris ici sans être réinstruit.
Le soir du 17 octobre, Sébastien Lecornu avait lancé à LFI qu'il « faut choisir son camp » face aux casseurs ; Jordan Bardella, selon Mélenchon, a repris l'expression. Il en refuse le mot : poser la crise en affrontement de deux camps efface, dit-il, ce qui oppose réellement une jeunesse en crise à la méthode du gouvernement.
« mon premier message c'est n'écoutez pas le discours du premier ministre quand il dit entre les pillards et les policiers il faut choisir son camp. Le mot camp est détestable dans cette affaire. Et monsieur Bardella a repris la même expression. Non pour moi le choix n'est pas là. »
C'est le fil de tout l'entretien et le titre de la vidéo. Mélenchon date l'escalade : « plus de 10 jours » sans réponse, puis « des policiers à toutes les portes des lycées ». Les personnages qu'il vise ont un passé commun : Laurent Nuñez était secrétaire d'État à l'Intérieur pendant les Gilets jaunes, Sébastien Lecornu ministre des Outre-mer lors des troubles de Guadeloupe et de Martinique en 2021.
« Le choix, il est entre une population, sa jeunesse dans une crise très profonde, morale, psychologique, économique et un gouvernement qui joue tout le temps la même méthode, le pourrissement. Car voyez-vous, si vous regardez les personnages, ce sont les mêmes que pour les gilets jaunes, ce sont les mêmes que pour la répression aux Antilles récemment. Ce sont les mêmes avec toujours les mêmes méthodes, le pourrissement puis une violence aveugle pour essayer de faire peur à tout le monde. »
Le fond est exact : préfet de police de Paris en mai 1968, Maurice Grimaud est crédité d'avoir évité un bain de sang dans la capitale, et sa lettre du 29 mai à tous les policiers reste la référence d'un maintien de l'ordre retenu (« Frapper un manifestant tombé à terre, c'est se frapper soi-même »). Deux réserves : la phrase est celle du préfet, pas des « chefs du syndicat de police » ; et « pas un mort » ne vaut que pour Paris, où la mort de Philippe Mathérion, la nuit du 24 mai, reste discutée. En France, le printemps 68 a fait plusieurs morts : un commissaire à Lyon, un lycéen à Flins, deux ouvriers à Sochaux.
« le maintien de ce qu'on appelle l'ordre, hein, la sûreté publique, c'est une technique, c'est un métier. C'est pas on prend des gens et on compte sur la brutalité parce qu'on pense que la brutalité c'est efficace, c'est une technique. Comment on organise ? Comment on fait ? Regardez le préfet de police Grimaud en 1968. »
L'allocution de 20 h précède un déplacement de quatre jours auprès de l'Arabie saoudite et des Émirats. Pour Mélenchon, le pays reste pendant ce temps aux mains de Lecornu et de Nuñez, « des spécialistes de la pagaille organisée », sans réponse sur la vie chère. Il y revient en fin d'entretien : une « leçon de morale », puis « je reviens dans 4 jours ».
« Or, le président joue le pourrissement. Pardon, laissez-moi préciser ce point. Il prend la parole ce soir. Pourquoi ? Parce qu'il s'en va pour 4 jours aller nous impliquer dans une guerre qui ne nous intéresse pas dans le Golfe. »
Les trois demandes adressées au président avant son allocution, répétées trois fois dans l'entretien. Les deux premières figurent au programme insoumis. Les 10 milliards seraient à inscrire au budget en cours d'examen, et le montant est calqué sur ce que Macron avait accordé aux Gilets jaunes en décembre 2018.
« Répondez à la vie chère, blocage des prix. Deuxièmement, répondez aux jeunes gens, mettez-leur 10 milliards et supprimez Parcoursup. Et répondez à la détresse des malheureux dont les boutiques ont été pillées, à qui il faut d'entrée de jeu verser les sommes qui leur sont nécessaires. »
C'est exact. L'article L211-10 du code de la sécurité intérieure rend l'État civilement responsable, sans faute, des dégâts causés par les crimes et délits commis « à force ouverte ou par violence » par des attroupements ou rassemblements. Depuis 2017, le Conseil d'État n'écarte plus ce régime au seul motif que les dégradations étaient préméditées : il faut que leurs auteurs se soient organisés à seule fin de commettre un délit, sans lien avec le rassemblement. C'est sur ce point que se jouera l'indemnisation des pillages nocturnes du 17 octobre, que la jurisprudence traite sévèrement.
« c'est pourquoi il est dit dans la loi que c'est l'État qui est responsable de la tranquillité dans les cas où elle est mise en péril par des actions du type que nous venons de vivre. C'est dans la loi. Par conséquent, c'est pas le moment de venir pleurer. »
Sa réponse à l'accusation du gouvernement : l'appel du 17 octobre réunissait des Gilets jaunes, les syndicats étudiants et lycéens et deux confédérations, dont la CGT ; ses élus « s'interposent » entre policiers et étudiants depuis trois semaines ; lui-même a plaidé dix fois la non-violence depuis septembre. Il demande un cadre unitaire où les partis auraient leur place, sans diriger le mouvement.
« Le mouvement s'appartient à lui-même depuis le début. À aucun moment, les insoumis n'ont donné d'autres consignes que des consignes de rassemblement quand c'était dans un cadre comme c'était pour le 17 octobre avec les syndicats de jeunes et les syndicats de salariés. »
La journaliste lui lit la phrase de Sébastien Lecornu de la veille : « On ne peut pas appeler à cesser les violences tout en fournissant des excuses à ceux qui les commettent. » Mélenchon ne discute pas le reproche de double discours ; il le renvoie à la faiblesse d'un gouvernement qui, selon lui, attend la présidentielle d'avril 2027 au lieu de régler la crise.
« C'est un pauvre type qui est à la tête d'un gouvernement où il ne contrôle plus rien, même pas ses propres ministres où plus personne ne défend rien du tout. Ils attendent que ça se passe jusqu'au mois d'avril prochain où il y aura l'élection présidentielle »
Le chiffre est même prudent : selon l'Insee, 9,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté monétaire en 2024, soit 15,4 % de la population, le plus haut niveau depuis le début de la série en 1996 (seuil à 60 % du niveau de vie médian, 1 337 euros par mois pour une personne seule). Au seuil de 50 %, plus restrictif, elles sont 5,6 millions. Le reste de la phrase — ceux qui ne mangent plus à leur faim, ceux que le prix de l'essence empêche de sortir — décrit des situations, pas un chiffre.
« Enfin madame, quand on parle de la vie chère, on parle pas d'un état d'âme, on parle de 9 millions de gens qui sont dans la pauvreté, on parle de gens qui ne mangent plus à leur faim. On parle de gens qui sont enfermés chez eux parce qu'ils ne peuvent plus sortir à cause du prix de l'essence. »
Le montant est exact : les mesures d'urgence annoncées le 10 décembre 2018 — hausse de la prime d'activité, heures supplémentaires défiscalisées, annulation de la hausse de CSG pour les retraités sous 2 000 euros, prime exceptionnelle — étaient chiffrées par Matignon à 10,3 milliards d'euros, gel de la taxe carbone compris. Objecté sur la dette, Mélenchon répond « 3 500 » milliards : l'Insee la mesurait à 3 595,5 milliards fin juin 2026, soit 119 % du PIB.
« Monsieur Macron a été capable de lâcher 10 milliards aux gilets jaunes. Qu'est-ce qui l'empêche d'en faire autant avec la jeunesse ? Là, nous parlons de notre futur à tous. »
Mélenchon écarte la thèse du désordre voulu et s'en tient à l'« incompétence » : un parcours accordé après trois jours, un départ place de la République noyé sous les gaz, une arrivée place de Clichy trop petite. Ses chiffres tiennent : plus de 10 000 policiers et gendarmes le 17 octobre, dont 5 000 à Paris, contre 14 000 agents à Paris pour la visite du pape fin septembre. Ses 250 000 policiers et gendarmes sont un bon total, mais la répartition est inversée : environ 150 000 policiers et 100 000 gendarmes.
« On dirait qu'ils veulent le désordre mais je ne vais pas jusque là. Je me contente de dire qu'ils sont incompétents. Quand on met 10000 policiers pour tout le pays et que on s'appelle monsieur Nuñez, ancien chef du renseignement, comment on fait pour ne pas savoir que ça va être une vague de fond ? »
Sur le fond, la France fait bien exception : un rapport conjoint de l'IGPN et de l'IGGN notait dès 2014 qu'elle était le seul pays d'Europe à employer des munitions explosives en maintien de l'ordre, et Amnesty le répétait en 2019. Le mot « interdisent » force le trait : ailleurs, ces armes sont surtout absentes des dotations. Le récit des grenades est juste aussi, à un détail près : suspendues le 7 octobre à la demande d'Emmanuel Macron, après qu'un lycéen a eu la main arrachée à Lens, ce sont les grenades assourdissantes, et non de désencerclement, que Nuñez a réautorisées avant le 17 octobre en cas de violences urbaines.
« Après, bien sûr que je suis contre les grenades, madame. Dans toute l'Europe, l'essentiel des pays interdisent l'usage de tels outils, de telles grenades. »
La journaliste l'interroge sur « ACAB » (« All cops are bastards »), lu sur des pancartes. Mélenchon le range avec « Mort aux vaches », vieux d'un siècle. Relancé deux fois pour savoir s'il le reprend à son compte, il répond que « ça dépend des jours », « comme tout le monde », et le compare au juron lâché en se tapant sur le doigt avec un marteau, qu'on regrette « de sang froid ».
« Bah oui, tous les slogans ont leur place. […] Ça fait 100 ans que ça dure. Vous vous savez qu'on est en France ici, vous savez comme moi, vous les connaissez, ils sont comme ça. Et puis il y a un rapport à l'autorité qui a toujours été paradoxal. C'est-à-dire qu'à la fois on en veut et d'un autre côté, on la supporte pas. »
La journaliste demande que personne ne soit pris pour cible, « ni les manifestants ni les policiers ». Mélenchon refuse la symétrie : le policier exerce un métier qui comporte des risques, le manifestant exerce un droit, qui ne devient risqué que si quelqu'un vient l'empêcher. Il ajoute que la démocratie consiste à cheminer par le désaccord et par « le rapport de force ».
« Non, la situation n'a rien à voir. Dans le cas des policiers, ça s'appelle les risques du métier. Tandis que quand on parle des manifestants, on parle des droits des citoyens. Voyez, ça n'a rien à voir. »
Des manifestants disaient qu'on leur avait « volé » leur manifestation. Mélenchon en désigne deux responsables à la fois. Interrogé sur les mortiers d'artifice, il dit que « tout est condamnable », mais refuse de « répondre d'une stratégie » qu'il n'a jamais approuvée, et renvoie la question des tirs à bout portant qui ont crevé l'œil d'un jeune manifestant.
« Mais qui leur a volé la manifestation Ben ceux qui ont gazé tout le monde au point de transformer tout ça en une cohue et puis ceux qui ont profité du désordre pour passer à d'autres actions avec lesquelles moi je suis pas d'accord »
L'espoir, d'abord : après les années 1990, où le rêve d'une génération était de devenir trader ou milliardaire, il voit revenir une aspiration « écologique, collectiviste, solidariste ». L'inquiétude, ensuite : qu'un pouvoir sourd aux revendications enseigne à cette génération que voter et manifester ne servent à rien. Ce qui reste alors, dit-il, c'est la pression qui monte sans soupape.
« Mais je ne voudrais pas qu'il convainque la jeunesse de notre pays qu'aucune voie légale, qu'aucune voie électorale, qu'aucune voie démocratique ne mène nulle part. Parce que j'ai connu des pays où on a convaincu les jeunes que rien ne servait à rien. Et la suite est terrible parce que vous n'empêcherez jamais la cocotte minute de voir la température monter. »
Le fond est exact. Négociés rue de Grenelle du 25 au 27 mai 1968 sous la conduite du Premier ministre Georges Pompidou, les accords relèvent le salaire minimum (SMIG) de 35 % — plus que les 30 % cités — et les autres salaires de 10 %. La section syndicale d'entreprise, promise à Grenelle, est reconnue par la loi du 27 décembre 1968. Deux approximations : la négociation dure trois jours, dont la dernière nuit, et de Gaulle n'était pas « parti » ; son départ pour Baden-Baden date du 29 mai, après Grenelle.
« Alors en tout cas Pompidou bah il a réuni tout le monde. Et pourquoi faire ? Et bien pour en lâcher un maximum. En une nuit nous avons obtenu 30 % d'augmentation du SMIC. La reconnaissance de la section syndicale j'en passe et des meilleurs dans les entreprises. »
Son propos : des dirigeants qui savaient « où se trouvait le point d'équilibre ». Les deux reculs sont réels. Après la mort de Malik Oussekine, frappé par des policiers voltigeurs dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, le gouvernement Chirac retire le projet Devaquet le 8 décembre ; le texte n'avait été adopté que par le Sénat. En 2006, Jacques Chirac a en revanche bien promulgué la loi créant le CPE, publiée le 2 avril, tout en demandant un nouveau texte ; le CPE a été abandonné dix jours plus tard. Le précédent tient, la chronologie est approximative.
« Quand Malik Oussekine est mort, Chirac qui venait de faire adopter la loi a dit "On arrête tout." Pareil quand il y a eu le CPE, c'était monsieur de Villepin qui était le premier ministre. Si mes souvenirs sont bons, pareil Chirac a dit stop, on arrête, la loi sera pas promulguée. »
C'est sa lecture de la « crise de régime » : en 2024, Emmanuel Macron a convoqué des législatives, les a perdues et gouverne « comme s'il les avait gagnées », au prix de trois Premiers ministres depuis. Le précédent qu'il invoque est le non au référendum de 2005, contourné par le traité de Lisbonne en 2008, que paient selon lui le PS et la droite. D'où une autorité contestée partout, du fisc à la police.
« Le principe de la démocratie c'est vous acceptez de perdre. C'est pas d'accepter de gagner. Ça c'est à la portée de tout le monde. C'est d'accepter de perdre. Quand vous avez perdu, vous avez perdu et vous consentez à l'autorité. Dans notre pays, plus personne ne consent à l'autorité. Tout le monde la trouve illégitime, que ce soit l'autorité des impôts, l'autorité des policiers, l'autorité tout ce que vous voulez. »